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Le sort réservé aux productions atypiques est toujours des plus capricieux. Nul ne sait jamais à quelle occasion, ni comment elles seront dégustées. Faute de les avoir comprises elles se réduisent souvent à être pour les uns le bouillon infâme, qu'ils rejettent de ce fait, ou alors elles sont pour les autres un feuilleté trop délicat, qui mérite à ce titre son pesant d'égards obséquieux. Succès d'estime ou même carrément enthousiasme affiché des amateurs se partagent ainsi les réalisations d'envergure inhabituelle. Parlant d'oeuvres musicales, on en entendra ainsi jouer certaines, quand d’autres disques le seront moins, ou même pas du tout. Il serait pourtant dommage que la qualité soit écartée des belles satisfactions des hits parades prochains, puisque voilà de nos jours la principale mesure donnée aux réalisations même les plus artistiques. L’album " Spellings " de Jay Lou, par exemple, appartient à cette catégorie d'oeuvres nées de considérations fondamentalement artistiques, et pour cela déroutantes en soi.
" Spellings " comme épellations en français; épeler comme nommer chacune des lettres d'un mot. Jazz, dirait-on sans doute: Jay Lou déclinerait là ses épellations du mot jazz. Allez donc savoir! " Spellings " pourrait être aussi l'épellation du bonheur de jouer du guitariste camerounais. Polyinstrumentiste par ailleurs, au-delà de sa préférence remarquée pour la guitare. Epeler, quant à son étymologie, veut d'abord dire raconter, signifier. Et si c'étaient alors les véritables débuts de Jay Lou qu'il viendrait signifier à tous grâce à ces douze compositions qui prennent souche dans le Cameroun des premiers mélomanes? Et si c'était son univers originel qu'il viendrait narrer avec cette patine du gentilhomme qui habille tout son album, cette "patte" racée qui parfume le jeu de Jay Lou? Epeler en douze lettres, pardon, douze stations l'itinéraire d'une passion, les prémices d'un engagement de musicien éclectique au dégré du virtuose. Douze titres, autant de lettres missives enfin, que Jay Lou adresse à l'endroit des coeurs épris de curiosité, d'attention et d'éclectisme discrets.
Un moment déjà que les âmes se troublent à Douala, à Yaoundé là-bas chaque fois qu’il dorlote les harmoniques de sa guitare. On aura pu s’agacer de ne pas le voir dans les meilleures conditions d’exposition des musiciens, parmi les plus grands dans les bacs des disquaires. On aura pu douter de son envie de partager avec le plus grand monde la fatale élégance de ses compositions. On aura cru Jay Lou voué à la notoriété des beaux créateurs méconnus. On sait avec ce troisième mets de musique qu’il n’en sera rien. " Spellings " est une mer de notes qui agit dans l’âme en médicament d’essences rares, très rares.
Jay Lou parle de son amour du jazz et de l’Afrique.
- Jusqu'où le Jazz vous permet-il de mieux pénétrer les musiques d'Afrique?
La musique africaine est plus portée sur les rythmes, l'Africain marque tous les temps d'un rythme donné; regardez plutôt ce qu'il fait des rythmes binaires (Dombolo, Makossa, Assiko...) pour ne citer que ceux-là. Ca donne une variété inouïe! Je pense que l'absence d'instruments tels que le piano, qui est l'instrument lyrique le plus riche (à ma connaissance cet instrument n'a jamais existé en Afrique, sinon par son cousin "pauvre" qui est le balafon) dans la tradition africaine, a quelque peu appauvri la musique africaine au plan lyrique. Les musiques occidentales par exemple, basées sur des rythmes très dépouillés, ne vous donnent pas les moyens de bien cerner la musique africaine. Le jazz, parent direct de la musique africaine, est le mieux placé pour explorer celle-ci. Vous pouvez remarquer que beaucoup de rythmes africains s'y retrouvent; le swing par exemple c'est du Bikutsi sans ses temps forts... La notion d'improvisation qui est commune aux deux fait que le mode de fonctionnement est presque le même. Le jazz me permet , en plus d'explorer la musique africaine, de marier aussi rythmes et mélodies. Il me donne toutes les armes pour pénétrer sans soucis les arcanes de la musique africaine. La musique en Afrique a très souvent été rituelle, elle garde encore cet aspect aujourd'hui. Qui dit rituel dit initié: je crois que le jazz est une des formes d'initiation.
- Quel intérêt réel Duke Ellington a-t-il suscité en vous?
Je devais avoir 12 ans lorsque j'ai pour la première fois vu un documentaire sur Duke Ellington. Plus tard, je me suis mis à écouter ses enregistrements et là j'ai découvert, en dehors de cet homme très élégant, un compositeur hors pair. Ses mélodies sont simples, mais denses et efficaces, les arrangements clairs et précis. Écoutez "Satin Doll" ou "Caravan" qui sont devenus des standards: quelle finesse! Ellington pouvait vous jouer "Frère Jacques", mais l'orchestration choisie et les arrangements donneraient le rendu d'un tube monumental! J'avoue qu'au début de ma carrière, je me suis lancé un petit défi: composer et arranger mes musiques comme lui... Il a laissé des dizaines de standards à son actif, de la musique immortelle. Ses enregistrements restent pour moi comme un manuel scolaire. C'était un génie au même titre que Newton ou Einstein....
- Pourquoi " Spellings"?
Spellings, qui vient du mot épeler en anglais est le titre de l'album. Déjà Spellings parce que j'ai eu une culture musicale anglo-saxonne comme la plupart des protestants africains. Spellings qui aurait eu comme autre titre "balade au cœur des musiques" est plutôt le résultat d'une aventure où j'essaie de cueillir le nectar de ces musiques qui m'ont influencé, qui ont marqué de leur empreinte mon éducation de jeune Africain: le bikutsi, l'ozila, le jazz , le gospel, la soul, la salsa, la musique afro-caribéenne...